Prévenir plutôt que guérir
Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, a rappelé le 27 décembre dernier que la pandémie provoquée par le coronavirus ne sera pas la dernière. Selon lui, pour améliorer la prévention, il est nécessaire de s’attaquer au changement climatique et à notre façon d’interagir avec les animaux.
En octobre dernier, dans les colonnes du Monde, Peter Daszak, chercheur en zoologie et coauteur d’un rapport sur les pandémies publié par l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques), alertait également en ces termes : « Dans les décennies à venir, les pandémies vont être plus nombreuses, plus meurtrières, se propageront plus rapidement et feront plus de dégâts à l’économie mondiale ; à moins qu’il n’y ait un changement radical dans l’approche globale de la lutte contre les maladies infectieuses. »
« “Il faut réduire la consommation non durable de produits provenant des zones réservoirs de maladies émergentes, ainsi que celle, excessive, de produits issus de l’élevage”, soutient Peter Daszak. Serge Morand, chercheur en écologie au CNRS, confirme : “Il faut vraiment remettre l’agriculture au centre des problèmes, et par conséquent au centre des solutions.” »
Les chercheurs soulignent que le coût de l’inaction en matière de pandémie serait cent fois plus élevé que le coût de la prévention.
Dans le même article, ils s’agacent du manque d’actions politiques en réponse à leur diagnostic. « Ce rapport, très bien rédigé, est très important, mais le constat qu’il fait l’a déjà été il y a des années, souligne Serge Morand. En 1968 déjà, l’Unesco faisait le rapprochement entre destruction de la biodiversité et pandémie. Maintenant, il faut aller au-delà des constats, il faut aller plus loin ! »
Aujourd’hui, 60 % des 1 400 agents pathogènes humains sont d’origine animale, 75 % des agents pathogènes émergents sont d’origine animale et 75 % des maladies animales émergentes peuvent nous contaminer (source).
Déforestation : nous nous rapprochons des virus
Aujourd’hui, nous détruisons les lieux de vie d’animaux sauvages à un rythme accéléré : 100 millions d’hectares de forêts tropicales ont disparu entre 1980 et 2005 et plus de 85 % des zones humides ont été supprimées depuis le début de l’époque industrielle (rapport de l’IPBES).
Une bonne partie de ces destructions (63 % de la destruction de la forêt amazonienne par exemple) sont dues à l’extension des terres agricoles, que ce soit pour des pâturages, des feedlots ou des cultures destinées à nourrir les animaux d’élevage (Greenpeace).
Nos incursions dans ces écosystèmes font que nous côtoyons de plus en plus d’animaux réservoirs de virus : les interactions entre animaux sauvages, animaux domestiques, animaux d’élevage et êtres humains sont favorisées par cette proximité que nous provoquons. Initialement, les virus sont adaptés à une espèce, mais un contact continu permet, par exemple, à certains virus touchant les oiseaux de s’adapter au système immunitaire des mammifères.
Animaux sauvages, animaux d’élevage
Dans de nombreux cas (Ebola, VIH, et peut-être le coronavirus), les virus arrivent directement via la chasse et/ou la consommation d’animaux sauvages.
Dans d’autres (Nipah), c’est la proximité entre animaux sauvages et animaux d’élevage qui fait émerger des souches virales potentiellement transmissibles aux humains.
Élevages intensifs : des bombes sanitaires
Un milieu favorable aux virus…
À propos des élevages qui concentrent les animaux, Serge Morand, chercheur au CNRS, écologue de la santé et parasitologiste, souligne que « dès qu’un virus entre dans ce type d’élevage, si jamais il peut commencer à se reproduire sur un animal, c’est banco. Parce que dès qu’il s’adapte, il a tous les animaux […] pour se reproduire. […] Donc potentiellement, c’est des bombes qu’on est en train de faire. »
Même avis exprimé par Franck Courchamp, écologue, directeur de recherche CNRS au laboratoire Écologie, systématique et évolution : « Confiner un maximum d’animaux de ferme génétiquement semblables dans un minimum d’espace, qui plus est à proximité d’espèces sauvages porteuses de virus, fournit un cadre idéal aux pathogènes pour infecter d’autres espèces. Quand un virus s’introduit dans une installation de ce type, c’est buffet gratuit pour lui. Plus rien ne l’arrête. »
Certains virus des grippes porcines et aviaires inquiètent les scientifiques.
« Parmi les menaces de maladies infectieuses auxquelles le monde est confronté, les virus de la grippe aviaire figurent parmi les plus alarmants. […] En ce qui concerne les virus de l’influenza aviaire, ceux de la variété H7 ont fait de multiples incursions chez l’homme, remontant jusqu’en 1959. En plus du H7N9, des virus tels que H7N3, H7N2 et H7N7 ont tous causé des infections chez l’homme. La capacité des virus de la grippe H7 à se répandre chez l’homme a été démontrée avec certitude à plusieurs reprises. Alors que le H5N1, avec son taux de mortalité de 60 % et plus, suscite à juste titre beaucoup d’attention, les virus de la grippe H7 méritent un niveau de préoccupation similaire.
À mesure que l’épidémie se poursuit, une attention particulière devrait être accordée aux modifications génétiques du virus, aux antécédents d’exposition des personnes infectées, aux profils de résistance aux antiviraux et à la correspondance des souches vaccinales. »
… et à d’autres pathogènes
Les systèmes intensifs d’élevage sont des incubateurs à germes : Listeria monocytogenes, Campylobacter, E. coli et les salmonelles notamment.
L’hépatite E due à la consommation de charcuterie en constitue un autre exemple. Les cas augmentent de façon exponentielle : « Les diagnostics d’hépatites E contractées en France métropolitaine, dues essentiellement à la consommation de porc, ont explosé entre 2002 et 2016, passant de 9 à 2 292. »
L’antibiorésistance
Autre phénomène inquiétant auquel participe notre façon d’entasser des animaux proches génétiquement : l’antibiorésistance.
Le directeur adjoint de l’OMS, Keiji Fukuda, estime que « mourir des suites d’une infection banale ou d’une blessure mineure pourrait bientôt redevenir une réalité courante ».
En France, l’antibiorésistance est déjà la cause de plus de 12 500 décès par an. Si rien ne change, les maladies infectieuses d’origine bactérienne pourraient redevenir en 2050 l’une des premières causes de mortalité dans le monde, en provoquant jusqu’à 10 millions de morts par an.
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Un seul levier d’action, des bénéfices multiples
Sortir de l’élevage intensif et réduire le nombre d’animaux utilisés permettrait d’atténuer le risque de pandémies.
Autres effets bénéfiques : des conditions d’élevage, de transport et d’abattage moins cruelles pour les animaux, une baisse des émissions de gaz à effet de serre et des diverses pollutions du sol et de l’eau, un partage plus équitable des ressources, des conditions de travail et de rémunération meilleures.